Le soleil n’est pas haut dans le ciel, il EST le ciel. Tout entier, complètement. Il n’y a plus cette toile bleue au-dessus de nos têtes, il n’y a plus qu’une boule de feu qui nous brûle la peau, qui surchauffe un air qui déssèchera nos poumons. Et dire que nous entrons dans l’hiver. Il y a deux ans, nous nous étions levé un peu avant minuit pour profiter de la fraîcheur nocturne : il y avait alors vingt huit degrés centigrades. Je jette un coup d’œil au thermomètre, je dois m’y prendre à deux fois tant les yeux me brûlent, tant la sueur et son sel s’y déverse.
Trente cinq degrés ! Et nous ne marchons que depuis une heure et demie. La sueur me coule dans le dos, franchi le barrage de la ceinture de mon sac à dos, et continue le long de mes jambes. Mon sac à dos est lourd et pénible à porter ; c’est la première fois que je le ressens comme une charge inutile, alors qu’il contient le strict minimum pour nous permettre de passer la nuit au sommet. Et de l’eau, bien sûr, plusieurs litres d’eau. Entre boire pour éviter de se déshydrater et de perdre ses forces et économiser l’eau pour tenir jusque demain, tout sera une question d’équilibre. Car ici, il n’y a aucune possibilité de se réapprovisionner, notre filtre à céramique ne nous servirait à rien, il est d’ailleurs resté à Lubumbashi.
L’herbe se fait plus courte et le sentier en est maintenant totalement dégagé. Peu à peu, la poussière et le sable font place à la cendre, le sentier devient une ravine, il y a encore moins d’air me semble-t-il ou alors, ce sont les parois proches que me donnent cette sensation d’oppression. Nous sommes complètement dans cette crevasse à présent, elle est notre horizon car nous ne relevons plus la tête. Seul le sol attire encore notre regard, nous ne voulons plus voir le sommet, et surtout la distance qui nous en sépare. Trois heures de marche seulement et j’ai chaud, très chaud, je doute de notre succès, non pas d’arriver en haut de ce volcan, mais d’y arriver avant le coucher de soleil. Et pourtant, nous n’avons pas de retard sur ce qui était prévu. On devrait peut-être ralentir pour s’économiser un peu. Non, on se traîne déjà, on ne peut pas ralentir davantage, ce serait s’arrêter. S’arrêter, c’est celà, s’arrêter pour une courte pause qui nous permettra de récupérer. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je me retourne pour en parler, je ne vois plus les autres, je ne vois plus le rift, tout est blanc devant moi, quelque chose m’écrase les tempes, j’ai l’impression que ma tête est gonflée, Véronique me parle, elle est donc tout près ? Un coup de chaleur. Je me suis laissé surprendre comme un gamin, obnubilé que j’étais par cet Oldonyo Lengaï que je gravissais. La pause est une obligation maintenant. Mélange de sucre et de sel dans l’eau, gel énergisant, une barre et trois petites bananes plus tard, nous repartons. Alais, notre guide nous ouvre le chemin et Daniel, un autre Massai, nous suit avec le deuxième sac. Cette demi-heure d’arrêt m’a permis de reprendre suffisamment de force pour ne plus douter : le coucher de soleil sur le grand rift africain sera mien ce soir.
Nous marchons à présent en nous servant de nos mains, tant la pente est forte. Bientôt, une roche noire, pourrie, s’effritera sous nos pieds. Chaque pas devra être assuré avant le suivant. Nous approchons du but, il fait moins chaud à cette altitude. Il y a un peu de vent aussi, qui s’amplifiera juste sous la brèche.
Alors, nous découvrirons le cratère de l’Oldonyo Lengaï, la montagne sacrée du peuple Massaï. Nous lui demanderons l’hospitalité pour la nuit, juste une nuit, pour voir disparaître le jour et pour le voir renaître. Comme il en est depuis des millénaires, comme il en est depuis Natero Kop, le premier homme, le premier Massaï.
Fils du dieu Engaï, père des Massaïs, Natero Kop est né sur ce volcan qui est ainsi devenu « la montagne de Dieu « pour son peuple.
Le cratère est là, droit devant, seuls quelques mètres nous en séparent et pourtant, nous hésitons à présent. Est-ce pour mieux l’apprécier après cette pénible montée ou avons-nous peur de profaner un lieu sacré ? Avons-nous le droit d’être ici ? De fouler ce sol ? Lentement, presque religieusement, nous visiterons l’endroit de fond en comble. Le site est unique au monde, à plus d’un point de vue.
C’est avant tout le seul volcan actif de cette branche du grand rift africain, sa coulée de lave d’avril 2006 a d’ailleurs imposé un nouveau chemin d’accès. Sa lave est également particulière car essentiellement composée de carbonate de calcium et de sodium, et d’un peu de magnésium. Du fait de leur composition chimique exceptionnelle, les carbonatites présenteront des températures bien plus basses que les laves basaltiques, de cinq cent à cinq cent quarante degrés contre mille à onze cent degrés. La particularité la plus spectaculaire reste à nos yeux le changement de couleur : noire à l’émission, elle vire rapidement au brun avant de devenir, après une journée d’altération supplémentaire, blanche comme la neige du Kilimandjaro. Et que dire des hornitos géants d’où jailli et s’écoule cette lave extrêmement fluide ? Mais surtout, c’est l’ensemble du site qui marquera à jamais nos esprits. Je ne parle pas de sa silhouette qui, vue de la plaine, ressemble à celle du stromboli, mais avec cinq cent mètres de plus. Non, je parle de son cratère présentant un décor qui n’a pas sa place sur Terre. Pas étonnant d’y retrouver Angélina Jolie dans la peau de Lara Croft lors du final de Tomb Raider II.
En premier lieu, Alais et Daniel doivent nous trouver un endroit où installer notre tente pour cette nuit. Nous partons donc à la recherche d’une zone relativement plate, abritée du vent, suffisamment éloignée des hornitos, en dehors de la trajectoire d’une éventuelle coulée, et présentant une ou plusieurs retraites possibles pour le cas où ! De la lave s’est écoulée hors du cratère à l’Est et au Nord Ouest depuis 1998, à l’ouest depuis 2002, et au Nord en 2005. Sans même parler de l’éruption de 2006, cela réduit le champ de nos recherche au Sud. Le bord du cratère y est plus élevé d’une quinzaine de mètres et pourrait offrir un refuge en hauteur mais Alais préfère un emplacement au Nord, dans le cratère même ! Lui et Daniel se relaieront toute la nuit pour veiller nous assurent-ils!. Reste à voir la direction du vent qui pourrait rabattre dans la tente les fumerolles chargées en souffre. Il semble justement venir de l’Est, ce qui est bien, nous en serons à l’abri. Malgré toutes ces réflexions, c’est avec une certaine apréhension que la tente sera dressée.
Nous entamons l’exploration des lieux. Nous tentons d’identifier un maximum d’hornitos et de les marquer sur notre plan. Certains n’existent plus, d’autres sont apparus. Les formes ont évoluées, les profils sont modifiés.
Nous sommes en présence d’un hornito en formation dont nous ne trouvons aucune trace dans nos textes et croquis. S’agit-il d’un nouveau ? Est-il récent au point que personne ne l’aurait encore identifié ? Pouvons-nous lui attribuer un nom, un numéro ? Et selon quelle logique ? Nous revoici plongé dans un monde scientifique, un monde rationnel, où notre logique reprend le pas sur celle de l’Afrique.
Nous en avons oublié de manger, nous devons continuer avec les frontales. La nuit est là et le spectacle continue, nous sommes sur une île à présent, les plaines ont disparu dans l’obscurité et le ciel, d’un noir bleuté, se pare d’étoiles inconnues, plus brillantes que jamais. Véronique observera quatre étoiles filantes en quelques minutes. Nous ne dormirons pas beaucoup avec un tel spectacle.
Je filme un peu le cratère de nuit également, dommage qu’il n’y ai pas plus de lave qui jaillisse çà et là. Dommage pour les images peut-être, mais probablement plus que souhaitable pour notre sécurité. Je finis par m’endormir. Un sommeil léger tant l’inconfort est grand. Il fait froid, le sol est dur et irrégulier, le moindre bruit nous réveille. La crainte d’une coulée de lave est malgré tout présente. Cette lave est très fluide, comme de l’eau dit-on, cela signifie-t-elle qu’elle avance vite lorsqu’elle s’écoule de l’une ou l’autre des ces bouches qui nous entourent ? Nos guides n’auront aucun mal à nous tirer de notre sommeil, bien avant l’aube. Pas question de rater le lever de soleil. Nous nous déplaçons pour nous installer à l’Est, nous serons ainsi aux premières loges. Pourvu qu’aucun nuage ne vienne recouvrir le sommet.
Et il renaît une nouvelle fois, éblouissant, éclairant tout d’abord les sommets et autres reliefs du rift, ensuite les plaines et bientôt l’Afrique toute entière. A nouveau, le jour se lève sur ces étendues infinies qui se dévoilent peu à peu. Il m’est impossible de faire un choix entre le lever et le coucher du soleil en ces terres africaines tant les deux spectacles sont grandioses.
Plus personne ne parle depuis longtemps, chacun observe sans mot dire, presque sans respirer.
Et je crois aussi sans penser, pour mieux se laisser pénétrer par cette aube éphémère dont nous sommes les témoins privilégiés.
Rapidement, le soleil nous réchauffant, nous reprendrons nos activités : petit-déjeuner sur le pouce, démontage de la tente,... Les sacs sont fermés, le thé nous attend. Nous passerons encore deux heures à arpenter le cratère avant d’aborder la descente.
- J’ai pris des photos des hornitos en lumière rasante, me dit véronique, je voudrais en prendre en contre-jour pour obtenir des ombres chinoises.
- Bonne idée, je vais faire de même avec la caméra.
- Copieur.
- J’y avais déjà pensé.
- Menteur.
- Prend les silhouettes des Massaïs aussi.
- Oui, change vite de sujet.
- …
Nous descendrons par le versant Nord pour rejoindre Anthony et le 4x4. Nous n’aimons pas cette pénible et longue descente. Une fois les roches friables dépassées, nous pouvons relâcher un peu notre attention et profiter de la vue. Droit devant, au loin le Kenya, sur la gauche, le Serengeti qui deviendra Massaï-Mara en quittant le territoire tanzanien, et sur la droite, le lac Natron. Au milieu, le rift. Progressivement, au fur et à mesure de notre descente, les horizons changent, les plaines lointaines disparaissent, le lac se rétrécit, la paroi la plus proche du rift s’élève. Nous descendons dans ce dernier et avons l’impression de faire corps à nouveau avec l’Afrique. Bientôt la chaleur, et puis la piste poussiéreuse qui nous mènera au village, là où se trouve notre camp de base. Nous nous y reposerons deux heures avant le lunch, ensuite nous partirons à pied vers les cascades de Ngare Sero.
Nous effectuons un transfert des données vers le disque dur de sauvegarde. Le matériel sera dépoussiéré et placé dans les sacs et boîtiers étanches en vue de la remontée de la rivière.
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